Extraits d'un article paru dans le mensuel L'ENTREPRISE présentant le concept d'ergostressie
(voir aussi les autres articles de presse récents)


n°167 de septembre 1999

YVES LASFARGUE :
"Pour partager le travail, il faut savoir le mesurer !"

Par Stéphène Jourdain.

La charge de travail d'un salarié ne doit plus se calculer au temps passé, estime ce spécialiste des nouvelles technologies. Yves Lasfargue était aux premières loges lorsque l'informatique est née, dans les années 1960. Alors ingénieur de production, il a fait partie des premiers utilisateurs de l'ordinateur. Depuis, il s'est fait une spécialité des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), dont il est un expert reconnu en Europe. Tour à tour syndicaliste, formateur en entreprise et rapporteur auprès d'instances gouvernementales, il s'efforce d'éclairer les mutations technologiques et leurs conséquences pour les entreprises et les salariés. A l'heure d'Internet et des 35 heures, il explique à L'Entreprise en quoi le travail a changé, pourquoi il faut le mesurer autrement et comment faire pour que la société d'information ne crée pas de nouveaux exclus.

L'Entreprise : vous préparez un livre sur l'"ergostressie". Que signifie ce terme ?

Yves Lasfargue : C'est une nouvelle unité de mesure du travail. Aujourd'hui, on évalue l'activité professionnelle à l'aune du temps passé au bureau. Or cela était pertinent dans la société industrielle, quand la pénibilité du travail était surtout physique (le salarié étant deux fois plus fatigué après huit heures de travail qu'après quatre heures, il était normal que l'entreprise le paie deux fois plus cher). Mais, dans la société d'information actuelle, le temps de travail ne représente plus rien. D'une part, la frontière entre la vie professionnelle et la vie privée est devenue floue (on travaille à la maison, on se forme pour l'entreprise mais aussi pour soi...) ; d'autre part, ni la production du salarié ni sa peine ne sont plus proportionnelles au temps passé. Le travail intellectuel, complexe, induit en effet une fatigue mentale que le " temps de travail " ne prend pas en compte. C'est pour mesurer celle-ci que j'ai créé une nouvelle unité : l'ergostressie, d'ergo (travail) et stress (tension).

En quoi le travail est-il plus stressant aujourd'hui qu'autrefois ?

En raison de l'utilisation généralisée des NTIC tout d'abord : le travail devient abstrait (à l'écran, on travaille sur des représentations de la réalité plutôt que sur les choses elles-mêmes), interactif (il faut répondre aux sollicitations du fax, du mobile, d'Internet et ce, en temps réel), coopératif enfin (on travaille en groupe de projet, sans forcément se voir, via un intranet). Et si les systèmes que l'on utilise sont de plus en plus sophistiqués, ils sont aussi de plus en plus vulnérables. Nous sommes passés de la " civilisation de la peine " à la " civilisation de la panne ". Je le disais déjà il y a dix ans pour les ateliers de production. Désormais, cela concerne aussi les services. Et gérer un incident technique est plus difficile encore quand trois personnes font la queue au guichet. Le contact avec le client (interne ou externe) est justement un autre facteur de stress. Or 79 % des employés sont dans des rapports commerciaux (contre 50 % seulement il y a vingt ans). Enfin, on travaille de plus en plus à distance, chez soi, au bureau, à l'hôtel, dans les moyens de transport : 30 à 40 % du travail (hors du télétravail proprement dit) est réalisé ainsi dans plusieurs lieux distincts. N'importe quel salarié doit être autonome, grâce à son téléphone mobile et à son ordinateur portable. Toutes ces évolutions font que la pénibilité physique du travail diminue mais que la charge mentale s'accroît.

L'effort physique n'a donc pas totalement disparu du bureau ?

Non, mais il a changé de nature. Rester assis de longues heures à une table, par exemple, n'est pas naturel : paradoxalement, l'homme se repose quand il est debout. En dépit de l'automatisation et de l'informatique, le salarié continue à porter des charges lourdes. On voit apparaître des " cadres baudets ", transportant avec eux leur panoplie d'accessoires : leur mobile, leur ordinateur portable (quand ce n'est pas le vidéoprojecteur), leurs disquettes et, au cas où, leurs documents papier... Bref, le travail est toujours physiquement éprouvant. Il faut donc continuer à mesurer le temps de travail, mais de façon plus complète qu'on ne le fait aujourd'hui. Les horaires contractuels en effet ne sont pas représentatifs de la réalité. Il faut aussi tenir compte des temps consacrés au travail à la maison, des " jours de congé " pendant lesquels le salarié reste en contact avec l'entreprise, des temps professionnels induits (transports, repas, etc.). Au total, le temps professionnel représente souvent 48 % de la vie éveillée par an. Ensuite, à l'intérieur de ce temps de travail complet, il faut distinguer les horaires choisis et ceux qui demeurent subis. Ainsi, le professionnel libéral choisit ses horaires à 100 %. Le salarié, lui, aura plus ou moins d'autonomie selon les cas.

Pourquoi faire la différence entre les horaires subis et les horaires choisis ?

On supporte mieux les contraintes professionnelles qu'on se fixe à soi-même (le travail emporté à la maison) que celles imposées de l'extérieur (la réunion planifiée à 19 heures). Mesurer indistinctement le temps de travail ne suffit donc pas. En fait, le travail est comparable à la nourriture. On sait depuis longtemps que mesurer la nourriture par le poids ne suffit pas : l'impact d'un aliment ne dépend pas seulement de la quantité ingurgitée (le temps, dans le cas du travail). Entrent en jeu également sa composition en glucides, en lipides et en protides (les temps professionnels subis et choisis pour le travail), et sa valeur énergétique, exprimée en calories. Cette dernière mesure qualitative équivaut, dans le cas du travail, à l'ergostressie (avec, pour unité, l'ergorie). Ainsi, l'ergostressie ne supprime pas la mesure du temps de travail. Elle la complète.

Fatigue physique, charge mentale, stress, etc., vous avez une vision bien négative du travail. Il y a quand même des gens qui s'amusent dans ce qu'ils font !

Vous avez raison : il ne faut pas oublier le côté positif du travail. Le plaisir, qui existait dans les travaux manuels d'autrefois, subsiste dans les nouvelles formes de travail. Certaines personnes apprécient le côté interactif du travail, ou son abstraction. D'autres aiment se mesurer à l'ordinateur. D'autres encore ne travaillent bien que dans l'urgence. Ce qui est cause de stress pour certains est facteur de plaisir pour d'autres. Mais ce qui est ludique au départ peut aussi devenir, au bout d'un certain temps, facteur de stress : voyager pour le travail est excitant tant que cela n'est pas trop fréquent. L'ergostressie mesure tout cela. Quel est l'intérêt de mesurer ? Chacun sait bien ce qui lui plaît ou non dans son poste, s'il travaille trop ou pas assez... Si l'on veut partager le travail, il faut pouvoir le mesurer ! La mise en place des 35 heures piétine parce qu'on veut partager du temps alors que celui-ci ne correspond à aucune réalité concrète dans l'entreprise. On ne prend pas non plus en compte les aspirations personnelles des salariés. Par exemple, l'entreprise partage indistinctement les voyages d'affaires alors que, avec l'ergostressie - qui mesure le plaisir -, elle pourrait les réserver à ceux qui les apprécient. Mesurer le travail garantit par ailleurs le bien-être et la santé des individus. Notre résistance physique ne dépasse pas douze heures de travail par jour. Mais respecter ce seuil horaire ne suffit pas : l'épanouissement individuel suppose aussi d'équilibrer les temps professionnels, familiaux et sociaux... Bref, il faut définir d'autres limites grâce à d'autres mesures.

Concrètement, comment mesurez-vous l'ergostressie ?

Dans l'absolu, c'est impossible ! Je me contente donc d'évaluer la charge mentale ressentie par le salarié. Scientifiquement, la mesure est contestable. Mais, en pratique, elle est tout aussi efficace. Pour l'entreprise comme pour l'individu, peu importe en effet que la charge pèse 99 ou 100 kilos, que le dossier fasse 99 ou 100 pages. Ce qui importe en revanche (au moment de recruter untel à tel poste par exemple), c'est qu'il soit capable (ou non) de porter la charge ou de rédiger le dossier... Là encore, on peut faire la comparaison avec la nourriture : tout le monde ne réagit pas de la même façon à des aliments identiques. Le nombre de calories, la ration nécessaire quotidienne varient selon les individus.

Comment pouvez-vous mesurer la charge ressentie par chaque salarié ?

Au moyen d'un questionnaire. La méthode est classique en ressources humaines (on l'utilise pour connaître la personnalité d'un candidat, son potentiel, pour évaluer un manager...), précisément parce que l'humain ne se mesure pas dans l'absolu. Mon questionnaire d'ergostressie passe en revue une centaine de critères (liés au poste de travail, à l'ambiance, à l'organisation, etc.) pouvant être cause de fatigue. Pour chaque critère, le salarié note (de 0 à 5) le niveau de charges physique et mentale qu'il ressent, et il indique si cet aspect de son travail lui procure (ou non) du plaisir et/ou du stress. Par exemple, concernant leur poste de travail, les salariés se plaignent peu de la posture physique ou de leurs déplacements (dans les locaux ou à l'extérieur). Mais ils sont nombreux à incriminer le tabagisme des collègues et la climatisation.

La climatisation est un facteur de stress ?

Tout est relatif : pour l'ouvrier sidérurgiste, qui travaille à 40 degrés, le problème ne se pose pas. Dans les bureaux, en revanche, elle pose problème. Comment voulez-vous contenter tout le monde avec une température unique ? L'organisation du travail peut, elle aussi, être facteur de stress : la répartition des missions, l'existence ou non de procédures, le fonctionnement hiérarchique, le système d'information ou les méthodes type zéro stock, etc. Par exemple, la décentralisation du management des hommes au niveau des responsables terrain n'est pas toujours bien vécue par ces derniers. De même, tous les ouvriers ne se sentent pas capables d'être polyvalents comme on le leur demande. L'ergostressie prend encore en compte les éléments d'ambiance générale : s'ils ne provoquent pas de charge mentale pour le salarié, ils ont une influence (en positif ou en négatif) sur son ressenti. Je supporterai mieux les difficultés quotidiennes si j'ai de bons rapports avec mes supérieurs, si je travaille dans une entreprise en croissance, un secteur porteur et valorisant, une région agréable, etc. C'est la même chose pour les aspects non professionnels, comme la vie familiale, les obligations domestiques ou la vie sociale (participation à des associations, pratique sportive). Une fois que la personne a noté l'ensemble des critères, l'ordinateur calcule la mesure de son ergostressie (comprise entre 1 et 10).

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Quelles sont les entreprises qui mesurent l'ergostressie de leurs salariés ?

J'utilise le questionnaire dans des groupes de formation intra et inter-entreprises. Et je le propose régulièrement aux dirigeants des clubs APM (Association pour le progrès du management.). Depuis deux ans, le questionnaire est également sur Internet [NDLR : www.ergostressie.com] et 2000 personnes l'ont testé. Pour l'instant, il est surtout utilisé à titre individuel. Les chefs d'entreprise hésitent, en effet, à s'en servir de façon collective, de peur de susciter des revendications salariales. Pourtant, l'ergostressie ne vise pas à déterminer la rémunération du travail mais à travailler mieux (de même que les calories permettent d'optimiser sa consommation mais n'ont aucune influence sur le prix des aliments !).

A quoi le manager peut-il reconnaître un salarié stressé s'il ne dispose pas de son ergostressie ?

A cinq symptômes : la fatigue physique, la fatigue nerveuse, le mal au dos, les migraines fréquentes et les problèmes de sommeil. Mais on a trop tendance à se focaliser sur les symptômes ! Les grandes entreprises tiennent des discours culpabilisateurs à leurs salariés : " Vous êtes stressés parce que vous vous y prenez mal. On va vous apprendre à gérer votre stress à coups de sophrologie, de yoga ou de stages de gestion du temps..." Pour moi, tout cela, c'est de la poudre de perlimpinpin ! Le problème n'est pas de gérer le stress, mais de le supprimer. Pour cela, il faut agir sur les causes, ce qui suppose déjà de les connaître. C'est tout l'intérêt du questionnaire d'ergostressie : il remonte en amont, au niveau des facteurs du stress. Et la longue liste des 100 critères permet de mettre le doigt sur les motifs particuliers à chacun. Aux Etats-Unis, les NTIC sont à l'origine de la moitié de la croissance, du quart des créations d'emplois et de 7 % du PIB.

Pensez-vous qu'en France aussi la " nouvelle économie " va servir de locomotive pour la croissance et l'emploi ?

Tous ces chiffres qu'on entend partout sont faux. En réalité, personne n'est capable de calculer précisément - et hors inflation - la part des NTIC dans la valeur ajoutée. On ne sait pas non plus évaluer l'impact des NTIC sur l'emploi, car il faudrait pour cela isoler l'effet des innovations techniques de ceux des innovations sociales (35 heures), organisationnelles (flux tendus), etc. Bref, les chiffres concernant les NTIC sont purement idéologiques, optimistes ou pessimistes selon les cas. Ils ne signifient rien. La preuve : il n'y a que dans le secteur high-tech qu'un opérateur peut se permettre de baisser ses prix de 20 % du jour au lendemain, ou que les tarifs d'accès varient de 0 à 95 francs (14 euros) par mois ! Cela dit, au-delà des chiffres, vous avez raison : il y a une tendance générale vers la société de l'information. Et on ne peut pas y échapper. C'est pourquoi nous devons absolument réfléchir aux moyens de faire en sorte que tout le monde s'y adapte.

Car les nouvelles technologies sont un nouveau facteur d'exclusion. En quoi les nouvelles technologies créent-elles des exclus ?

20 à 30 % des Français sont des technopathes : des gens qui, on ne sait pourquoi, sont incapables d'utiliser les NTIC. Par exemple, 22 % des propriétaires d'une carte Bleue ne l'utilisent jamais pour faire un retrait dans un distributeur automatique... Par ailleurs, 5 millions de Français sont illettrés. Or, dans la société de l'information, tout repose sur l'écrit. Rajoutez 2 à 3 millions d'individus qui lisent trop lentement pour pouvoir lire "globalement" les inscriptions sur un écran d'ordinateur. Enfin, vous avez les " exclus économiques ", ceux qui n'ont pas les moyens financiers de se payer les équipements nécessaires. Tous ces gens deviendront de facto des exclus si l'on ne fait pas attention à proposer gratuitement plusieurs accès - technologique et traditionnel - à un même service. Rien de plus totalitaire que d'imposer un " guichet unique ", comme la SNCF avec ses distributeurs automatiques qui restent seuls ouverts après 20 heures. En France, le risque de totalitarisme technologique est d'autant plus fort que nous sommes de nouveaux convertis. Jusqu'en 1996, nous étions technocritiques. Désormais, nous sommes technomordus. Typiquement, les chefs d'entreprise, qui ont longtemps méprisé l'ordinateur (ils le considéraient comme un " truc pour secrétaire "), sont tous sur Internet. Du moins, c'est ce qu'ils disent à 98 %. Mais cela prouve déjà qu'un tel discours est valorisant !

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