
Reproduction
d'un entretien d'Yves Lasfargue paru dans Le Monde - Initiatives n°1
d'octobre 2001 (Propos recueillis par Dominique Martinez)
Les
imprécations de la cyber secte
L'expression
de fracture numérique a été inventée par ceux qui pensent
que, dans la société idéale, tout le monde devrait être équipé de matériels informatiques
connectés à internet.
Toute inégalité d'utilisation des technologies
numériques est donc une " fracture " à réduire ou un " fossé " à combler d'urgence.
C'est l'analyse de certains internautes animés d'esprit associatif proclamant
" plus on est d'internautes, plus on pourra bâtir le village mondial ",
et des militants de l'égalitarisme répétant que " si tout le monde n'utilise
pas internet, nous irons vers une société insupportable à deux vitesses".
Ces deux positions, plutôt sympathiques, ont été récupérées
par les fournisseurs informatiques qui les ont transformées en arguments de ventes.
Tous ces acteurs constituent nolens volens une cyber secte soudée par un objectif
commun "Tout le monde doit utiliser internet tout de suite ". L'utilisation
des technologies devient un objectif totalitaire: toute communication doit et
va passer par des systèmes numérisés.
Ainsi, les constructeurs
américains, largement relayés par les services de l'Union européenne, disent :
"Tous ceux qui n'ont pas le même taux d'équipement en nouvelles technologies
que la Finlande ou le Danemark, sont en retard ". L'analyse serait pertinente
si elle concernait le taux d'équipement des entreprises françaises, qui souffriraient
alors d'un véritable retard de compétitivité. Mais ce n'est pas le cas: nos entreprises
sont aussi bien équipées que leurs concurrents. La plupart des statistiques ne
concernent que l'équipement des ménages, et montrent simplement que les arbitrages
de consommation des ménages danois sont différents de ceux que font les espagnols
ou français.
Les imprécations de la cyber secte sur le retard
et sur la fracture numérique se confortent l'une l'autre : "tous ceux qui n'utilisent
pas internet tout de suite sont en retard ", et évitent de se poser des questions
du type : " A qui ça sert ? ". Comment expliquer cette " fracture numérique
" ?
Les raisons des inégalités d'utilisation sont connues
: raisons économiques, illettrisme, handicaps divers. Mais est moins admis le
fait que, même parmi les utilisateurs, on trouve beaucoup d'individus qui sont
mal à l'aise et très stressés quand on leur impose de travailler en permanence
avec ces technologies. Ils préfèrent des activités moins abstraites et les communications
de proximité.
Et de fait, la principale " fracture " pourrait
se situer entre les techno-mordus, qui prennent beaucoup de plaisir à traiter
les informations à distance avec ces technologies et acceptent les longs temps
d'apprentissage nécessaires, et tous les autres.
Par leurs
discours dithyrambiques sur les bienfaits d'internet, ils culpabilisent ceux qui
maîtrisent moins bien ces technologies et tendent à leur faire croire qu'ils vont
être exclus de toute vie en société en devenant des citoyens de seconde zone.
C'est pourquoi, vouloir généraliser
l'utilisation des technologies numérisées à distance n'est qu'une utopie idéologiquement
et commercialement rassurante.
Mais ce n'est pas
un objectif souhaitable car le traitement des informations numérisées à distance
n'est ni la seule, ni la plus importante activité humaine.
Ce
n'est pas un objectif réaliste car une partie de la population aura toujours beaucoup
de difficultés à utiliser ces technologies et que la culture varie moins vite
que n'apparaissent les nouvelles versions de matériels (120 ans après l'école
obligatoire, 3 à 5 millions de nos concitoyens ont des problèmes avec la lecture).
Le véritable objectif doit être :
"Internet et les nouvelles technologies pour tous … ceux qui le veulent et
le peuvent. ".
Cela nous obligerait à rester
attentifs à ceux qui ne peuvent ou ne veulent utiliser les systèmes numériques
à distance (un tiers de la population?).
Ne
pas vouloir adapter tout le monde à tous prix aux systèmes numériques mais adapter
les emplois et les systèmes d'accès et de communications aux techno-exclus.
De même qu'il faut préserver la bio - diversité pour des raisons écologiques,
il faut maintenir et accroître la techno - diversité des accès à l'information.
C'est l'action la plus urgente et la plus simple de régler
les problèmes de " fracture numérique " : il n'y aura pas à réduire une fracture
qui n'aura pas été provoquée!