Le
temps retrouvé ouvre des horizons
par Capucine Graby
Le
nez dans le guidon ? Pas une minute à soi ? Gare à la panne de créativité. Il
faut se némager des espaces de pensée individuels ou collectifs pour refaire le
plein d'idées.
Quand l’immédiateté règne sur l’entreprise, il faut
protéger de manière volontariste les situations qui permettent de renouer avec
le fil de la pensée.
Selon le baromètre CFE-CGC, réalisé en 2005 par OpinionWay,
72 % des cadres estiment être tendus au travail. Nombreux sont ceux qui ont l’impression
de ne plus pouvoir aligner deux idées. A les entendre, tout va trop vite : décisions,
actions ; dans cette course folle, le cerveau est mis à rude épreuve, sinon en
sommeil.
Depuis dix ans, « l’interpénétration
entre vie privée et vie professionnelle liée au cumul du téléphone mobile et d’Internet
a aggravé le phénomène » , confirme Yves Lasfargue, directeur de l’Observatoire
des conditions de travail et de l’ergostressie (Obergo).
L’invasion
des outils de communication provoque l’absence de « temps morts », ces moments
entre deux activités propices à la créativité. Dans ce contexte, il faut construire
ses espaces de pensée individuels ou collectifs pour ne pas perdre le cap.
1/Réapprivoiser
son temps
Pour 90 % des cadres et des managers, le manque de temps
est la première cause du manque d’oxygène. Il faut le réapprivoiser, comme le
recommande Elisabeth Nivert, consultante et conseil en carrière : « La personne
surchargée de travail ne dispose d’aucun recul pour organiser son temps et ses
priorités. Elle ne sait pas non plus mettre en valeur ses réalisations. Je lui
propose donc de lister les missions de l’année en cours et de prendre, chaque
matin, entre cinq et dix minutes pour relier ces missions aux tâches du jour.
» Une façon utile de relier le quotidien à l’essentiel. La consultante recommande
de noter ensuite le temps consacré à chaque tâche, comme le font les avocats.
« La personne analyse ainsi ses comportements et peut comprendre si son problème
de surcharge dépend de son organisation personnelle, de l’environnement dans lequel
elle travaille, ou de la nature réelle de la mission. »
2/Prendre du
recul quotidiennement
L’introspection favorise aussi la prise de recul.
La méditation est, par exemple, un outil de réflexion qui n’est pas forcément
chronophage. « Réfléchir, c’est être capable de penser à soi. Dès le matin, posez-vous
les questions suivantes : Pourquoi suis-je sur terre ? Pourquoi la mort est-elle
inéluctable ? Qu’est-ce qui me rend heureux ? » conseille Elisabeth Nivert. Cette
réflexion, qui peut paraître vertigineuse, permet de mieux se comprendre et d’initier
une autre façon d’être soi au quotidien. Parfois, c’est l’action ou l’engagement
qui permettent de redonner du sens à l’ensemble de sa vie. Valentine Courcoux,
directrice de clientèle dans l’agence de publicité BETC EURO RSCG, a créé une
troupe, Les Planches, avec laquelle elle a écrit une pièce jouée à Paris. « Le
théâtre me permet de relativiser mon travail. Il m’apporte aussi de l’assurance
lorsque je suis face à mon client. »
3/Intégrer un groupe de réflexion
Les cercles de réflexion et les think tanks abondent. C’est un excellent
moyen de se stimuler intellectuellement. Benoît Tezenas du Montcel, directeur
conseil à Novacom, passé par le groupe PPR, fait partie d’un cercle de réflexion
sur les médias et les télécoms, le Cercle 226. Chaque mois, une trentaine de fidèles
du secteur se réunissent autour d’un invité qui leur expose sa vision du marché.
« Ces dîners me permettent de conserver une ouverture d’esprit, d’écouter les
gens parler dans un lieu différent, et sans langue de bois , explique-t-il. Ce
Cercle n’a pas de prix. Au sortir de dîners, je suis convaincu d’avoir gagné trois
mois de réflexion. » Vincent-Gaël Baudet, chargé d’affaires dans la société d’investissement
anglo-saxonne Bridgepoint, a lui créé, à sa sortie de Dauphine avec des amis,
Nicomaque, un club politique. « Le temps de mon club de réflexion est un temps
que je respecte . M’y tenir m’oblige à être doublement performant dans mon travail.
» Nicomaque lui permet « de prendre du recul tout en ayant un engagement social
et citoyen ».
4/Créer des plages de déconnexion
Yves
Lasfargue est formel : « Il faut défendre votre droit à la déconnexion ! » Savez-vous
qu’un cadre traite en moyenne 150 messages de tous types par jour ? Le développement
des messageries push (BlackBerrys, chats d’entreprise…) et pull (boîtes vocales…)
constitue un vrai danger. « C’est le phénomène du cadrus interromptus » , poursuit
Yves Lasfargue.
Il faut apprendre à bloquer ses messageries
dans la journée, le soir et le week-end. Il faut se forcer à clarifier l’usage
que l’on fait des moments et des lieux. Un appel ou un conference call sur un
mobile, le week-end ?
« Il y a plein de temps
ambigus , fait remarquer Yves Lasfargue. Le cadre doit vérifier si cette répartition
des temps lui convient. » Sinon, il reste à la faire évoluer.
5/Décliner
passé-présent-futur
La société contemporaine semble se concentrer sur
le présent. Comme l’explique l’historien et professeur à l’Ehess François Hartog,
auteur d’un ouvrage passionnant sur le rapport au temps à travers l’histoire (
Des régimes d’historicité, présentéisme et expérience du temps , Seuil), « depuis
une trentaine d’années, le présent prend une place de plus en plus importante,
ce qui entraîne une perte de repères et la modification de notre façon de travailler
».
Les cadres n’y échappent pas : à rentabilité immédiate, décisions immédiates.
« Ils sont limités dans leur pensée, car la manière dont nos sociétés peuvent
articuler passé-présent-futur est bloquée » , poursuit François Hartog. Sans projections
vers l’avenir ou sans retour vers le passé, la pensée est appauvrie… Mais que
l’on se rassure ! Le rapport au temps peut évoluer. Jusqu’au xviiie siècle, l’usage
était de se tourner vers le passé. Puis, c’est le futur qui s’est mis à porter
tous les espoirs. En attendant, même en vivant au présent, il est conseillé de
protéger sa pensée tel un trésor. Je prends la mesure de ma dépendance après plusieurs
semaines de rush dans mon travail. La “pause Nicomaque”, mon club politique, devient
alors essentielle. Quand l’immédiateté règne sur l’entreprise, il faut protéger
de manière volontariste les situations qui permettent de renouer avec le fil de
la pensée.
Article
paru dans Challenges du 12 octobre 2006