Article paru dans Challenges du 12 octobre 2006

Le temps retrouvé ouvre des horizons

par Capucine Graby

Le nez dans le guidon ? Pas une minute à soi ? Gare à la panne de créativité. Il faut se némager des espaces de pensée individuels ou collectifs pour refaire le plein d'idées.

Quand l’immédiateté règne sur l’entreprise, il faut protéger de manière volontariste les situations qui permettent de renouer avec le fil de la pensée.

Selon le baromètre CFE-CGC, réalisé en 2005 par OpinionWay, 72 % des cadres estiment être tendus au travail. Nombreux sont ceux qui ont l’impression de ne plus pouvoir aligner deux idées. A les entendre, tout va trop vite : décisions, actions ; dans cette course folle, le cerveau est mis à rude épreuve, sinon en sommeil.

Depuis dix ans, « l’interpénétration entre vie privée et vie professionnelle liée au cumul du téléphone mobile et d’Internet a aggravé le phénomène » , confirme Yves Lasfargue, directeur de l’Obser­vatoire des conditions de travail et de l’ergostressie (Obergo).

L’invasion des outils de communication provoque l’absence de « temps morts », ces moments entre deux activités propices à la créativité. Dans ce contexte, il faut construire ses espaces de pensée individuels ou collectifs pour ne pas perdre le cap.

1/Réapprivoiser son temps

Pour 90 % des cadres et des managers, le manque de temps est la première cause du manque d’oxygène. Il faut le réapprivoiser, comme le recommande Elisabeth Nivert, consultante et conseil en carrière : « La personne surchargée de travail ne dispose d’aucun recul pour organiser son temps et ses priorités. Elle ne sait pas non plus mettre en valeur ses réalisations. Je lui propose donc de lister les missions de l’année en cours et de prendre, chaque matin, entre cinq et dix minutes pour relier ces missions aux tâches du jour. » Une façon utile de relier le quotidien à l’essentiel. La consultante recommande de noter ensuite le temps consacré à chaque tâche, comme le font les avocats. « La personne analyse ainsi ses comportements et peut compren­dre si son problème de surcharge dépend de son organisation personnelle, de l’environnement dans lequel elle travaille, ou de la nature réelle de la mission. »

2/Prendre du recul quotidiennement

L’introspection favorise aussi la prise de recul. La méditation est, par exemple, un outil de réflexion qui n’est pas forcément chronophage. « Réfléchir, c’est être capable de penser à soi. Dès le matin, posez-vous les questions suivantes : Pourquoi suis-je sur terre ? Pourquoi la mort est-elle inéluctable ? Qu’est-ce qui me rend heureux ? » conseille Elisabeth Nivert. Cette réflexion, qui peut paraître vertigineuse, permet de mieux se comprendre et d’initier une autre façon d’être soi au quotidien. Parfois, c’est l’action ou l’engagement qui permettent de redonner du sens à l’ensemble de sa vie. Valentine Courcoux, directrice de clientèle dans l’agen­ce de publicité BETC EURO RSCG, a créé une troupe, Les Planches, avec laquelle elle a écrit une pièce jouée à Paris. « Le théâtre me permet de relativiser mon travail. Il m’apporte aussi de l’assurance lorsque je suis face à mon client. »

3/Intégrer un groupe de réflexion

Les cercles de réflexion et les think tanks abondent. C’est un excellent moyen de se stimuler intellectuellement. Benoît Tezenas du Montcel, directeur conseil à Novacom, passé par le groupe PPR, fait partie d’un cercle de réflexion sur les médias et les télécoms, le Cercle 226. Chaque mois, une trentaine de fidèles du secteur se réunissent autour d’un invité qui leur expose sa vision du marché. « Ces dîners me permettent de conserver une ouver­ture d’esprit, d’écouter les gens parler dans un lieu différent, et sans langue de bois , explique-t-il. Ce Cercle n’a pas de prix. Au sortir de dîners, je suis convaincu d’avoir gagné trois mois de réflexion. » Vincent-Gaël Baudet, chargé d’affaires dans la société d’investissement anglo-saxonne Bridgepoint, a lui créé, à sa sortie de Dauphine avec des amis, Ni­comaque, un club politique. « Le temps de mon club de réflexion est un temps que je respecte . M’y tenir m’oblige à être doublement performant dans mon travail. » Nicomaque lui permet « de prendre du recul tout en ayant un engagement social et citoyen ».

4/Créer des plages de déconnexion

Yves Lasfargue est formel : « Il faut défendre votre droit à la déconnexion ! » Savez-vous qu’un cadre traite en moyenne 150 messages de tous types par jour ? Le développement des messageries push (BlackBer­rys, chats d’entreprise…) et pull (boîtes vocales…) constitue un vrai danger. « C’est le phénomène du cadrus interromptus » , poursuit Yves Lasfargue.

Il faut apprendre à bloquer ses messageries dans la journée, le soir et le week-end. Il faut se forcer à clarifier l’usage que l’on fait des moments et des lieux. Un appel ou un conference call sur un mobile, le week-end ?

« Il y a plein de temps ambigus , fait remarquer Yves Lasfargue. Le cadre doit vérifier si cette répartition des temps lui convient. » Sinon, il reste à la faire évoluer.

5/Décliner passé-présent-futur

La société contemporaine semble se concentrer sur le présent. Comme l’explique l’historien et professeur à l’Ehess François Hartog, auteur d’un ouvrage passionnant sur le rapport au temps à travers l’histoire ( Des régimes d’historicité, présentéisme et expérience du temps , Seuil), « depuis une trentaine d’années, le présent prend une place de plus en plus importante, ce qui entraî­ne une perte de repères et la modification de notre façon de travailler ».

Les cadres n’y échappent pas : à rentabilité immédiate, décisions immédiates. « Ils sont limités dans leur pensée, car la manière dont nos sociétés peuvent articuler passé-présent-futur est bloquée » , poursuit François Hartog. Sans projections vers l’avenir ou sans retour vers le passé, la pensée est appauvrie… Mais que l’on se rassure ! Le rapport au temps peut évoluer. Jusqu’au xviiie siècle, l’usage était de se tourner vers le passé. Puis, c’est le futur qui s’est mis à porter tous les espoirs. En attendant, même en vivant au présent, il est conseillé de protéger sa pensée tel un trésor. Je prends la mesure de ma dépendance après plusieurs semaines de rush dans mon travail. La “pause Nicomaque”, mon club politique, devient alors essentielle. Quand l’immédiateté règne sur l’entreprise, il faut protéger de manière volontariste les situations qui permettent de renouer avec le fil de la pensée.

Article paru dans Challenges du 12 octobre 2006



 

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